| nous écrivons - wir schreiben |
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Denis EMORINE
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Christina Harreis
(étudiante à l'université de Duisburg-Essen)
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Denis Emorine, nouvelliste, essayiste, poète et dramaturge, né en 1956, a fait des études de Lettres modernes à la Sorbonne (Paris IV). Ses ouvrages ont été publiés dans divers pays (France, Belgique, Roumanie, Etats-Unis, Inde) et traduits dans plusieurs langues dont p.ex. l’allemand, l’anglais, le bengali, l‘espagnol, le roumain, le japonais. Il collabore à différentes revues (p.ex. La Nouvelle Tour de Feu, la revue roumaine Francophonia) et à des sites littéraires et pédagogiques sur Internet.Il habite en Alsace dans l’Est de la France, près de Mulhouse.Toutes ces informations ne donnent qu’une première impression de cet écrivain français. Ce sont les élèves de la Première (LK français ; professeur : Dr. A.V. Wernsing) du lycée Maria-Sibylla-Merian qui ont eu la possibilité de le rencontrer et de faire sa connaissance.Le 14 février 2005, Denis Emorine est venu en classe pour répondre aux questions des élèves et de leur parler de sa vie d’écrivain.
Grâce à cet entretien (Denis Emorine préfère ce mot à celui d’interview) un portrait a pu être ciselé de cet homme de la parole, plein d’humour, très sympathique ….
Premiers pas vers la littératureVers l’âge de sept ou huit ans, Denis Emorine a d’abord écrit quelques contes de fées. A cet âge déjà, c’était décidé : il voulait écrire : « Je ne pensais pas devenir écrivain, mais je vais écrire. »Puis, vers treize ou quatorze ans, il a écrit une ébauche de roman policier, jamais terminé faute d’inspiration : « Je n’arrivais pas à trouver le mauvais qui était coupable […] » Il était influencé par des séries télévisées p.ex. Maigret avec Jean Richard : « Dans mon imaginaire, je pensais que les policiers résolvaient tout au café […] et buvaient beaucoup. »
Peu après, il a découvert Baudelaire. Il a essayé d’écrire comme Baudelaire, des poèmes très inspirés : «Heureusement, Baudelaire était déjà mort […] »A l’âge de vingt ans à peu près, il a commencé à écrire des nouvelles. Il voulait publier ses textes parce que les garder tous à la maison ne lui servait à rien : « Je me suis dit qu’il fallait essayer de publier […] garder ça dans les tiroirs n’est pas très intéressant. »Plein d’optimisme et d’enthousiasme, il voulait publier chez Gallimard. Mais il a du commencer chez de « petits » éditeurs.Aujourd’hui, Denis Emorine rend un hommage fervent à toutes ces « petites » maisons éditions qui permettent à beaucoup d’écrivains de publier leurs livres. Il n’a aucun problème de publier ses ouvrages. Normalement, après avoir terminé un texte, il l’envoie à deux ou trois éditeurs en même temps : « Si un le refuse c’est un autre qui le prendra. »
.Thèmes d’électionDans les écrits de Denis Emorine reviennent souvent le thème du double, le dédoublement voire la fracture de la personnalité, et la recherche de l’identité émiettée ou perdue. La fuite du temps et les relations entre les êtres sont aussi les sujets favoris qui sont au centre de ce que Denis Emorine écrit. Pour lui, tout être humain a plusieurs identités, facettes.En tant qu’être humain, Denis Emorine a des expériences personnelles avec différentes identités. D’abord, il est en contradiction avec son identité latine et slave du côté paternel même si cette dernière remonte à plusieurs siècles. Certains critiques littéraires dont un Russe francophone, Dimitri Zadkine, affirme que son écriture reflète ce conflit entre ses identités.Puis, il y a un dédoublement entre le travail professionnel (il est enseignant) et l’activité de l’écrivain qui est une autre forme de travail, mais non rémunéré: « Il y a un décalage entre les deux, forcément. »Il essaie alors de maintenir une frontière entre ces deux identités.
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.Importance de l’écriture
Ecrire, pour lui, est une « tâche au sens noble du terme » puisque rien ne l’y oblige. C’est une expression de son dédoublement : une liberté et en même temps une contrainte pour trouver l’identité qui lui fait défaut dans la vie courante.Même si l’identification à l’auteur est pertinente, Denis Emorine remarque que le « je » utilisé dans son écriture est un «je de narration ».Il lui arrive « d’utiliser » des personnages de la vie courante dont il emprunte le prénom ou quelques traits de caractère. Il s’est fixé des règles strictes pour éviter une certaine forme d’impudeur. Dans les textes, il ne donne jamais des allusions directes.
.Activité de l’écrivain
Quant à l’écriture, c’est-à-dire son activité de l’écrivain, il n’y a aucun emploi du temps. Il ne sait pas exactement d’où viennent ses idées. Il « voyage » beaucoup dans sa tête et pense beaucoup aux relations qu’il a avec les autres : « Ça tourne, tourne, tourne dans la tête et puis, à un moment donné, ça tourne tellement dans la tête qu’il faut que ça sorte.»La Visite (théâtre, 1998) a été écrite en fin d’après-midi, pendant trois heures d’affilée, lorsqu’il gardait sa fille aînée, âgée de quatre ans qui s’était endormie : « Rien n’a interrompu mon travail, j’étais sauvé ! »Ecrire est plutôt un acte confus, inconscient. Il écrit assez facilement et rapide, mais après un premier jet, il faut relire, éliminer le superflu ou approfondir encore ce qui mérite de l’être : « Ecrire, c’est rien, mais le travail derrière, c’est long. C’est une torture. »Denis Emorine retravaille énormément le texte, des heures durant, jusqu’à ce qu’il parvienne à un manuscrit ce qu’il estime être une sorte de « perfection » formelle. Il se précipite sur des dictionnaires pour vérifier telle tournure syntaxique ou telle virgule : « L’écriture, c’est un quart d’inspiration et trois quarts de transpiration. »Pour lui, écrire comprend un « côté artisanal » que l’on peut apprendre. Il en parle en utilisant un langage culinaire : « Il y a des recettes. » On peut s’entraîner à savoir écrire, p.ex. à l’aide des cours d’écriture (Atelier d’écriture de Denis Emorine). « L’autre côté c’est l’idée qui mène à quelque chose. Elle vient ou pas. »
.Caractère des mots
En écrivant, Denis Emorine se sert des mots qui, pour lui, ont beaucoup de pouvoir. Ce sont des « outils » (les «mains») pour écrire.Les mots vivent et ils sont une entité à part.
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Tu hésites parfois, face à l'horizon,
les mains vides de mots
ils sont partis ailleurs réjouir une autre terre
ou trahir une cause lointaine,
qui sait ?...
Toi, tu t' essouffles à les regarder s' effacer,
les mains crispées sur d'autres vides
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Tes yeux se brouillent à trop vouloir
redresser les sillons de ta vie.Dans un de ses poèmes, il les compare à l’être humain (personnification des mots). Ils peuvent être réjouissants ([…] partis ailleurs réjouir une autre terre), mais aussi destructeurs. Ils nous trahissent (ou trahir une cause), nous isolent (tu t’essouffles à les regarder s’effacer) et ils peuvent nous empêcher de communiquer véritablement. Les mots sont doubles. Ils possèdent une identité mouvante comme l’être humain.Cette caractéristique est une constante dans l’écriture de Denis Emorine.
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.Différentes formes d’écritures
Denis Emorine publie sous de différentes formes d’écriture : poésie, nouvelles, aphorismes, journal et théâtre.Jusqu’ici, il n’a écrit qu’un seul roman, mais il ne l’a pas voulu publier parce qu’il était très (trop) intime. Il concernait des personnages de sa famille.Lorsqu’il commence un texte, il ne sais pas encore quelle forme il va prendre : « Pourquoi ça va être une pièce de théâtre, pourquoi ça va être un aphorisme, un essai […] franchement, je n’en sais rien. Je suis incapable de le dire. »Il juge la poésie essentielle pour la langue. C’est la forme d’écriture où il se sert de néologismes et en particulier de beaucoup de métaphores, le moyen par excellence de la poésie, plein d’associations et d’images.Pour lui, la poésie est la métaphore. En plus, c’est un moyen d’expression qui est plus répandu qu’on ne pense, même dans le langage courant : p.ex. un homme éminent, des idées lumineuses.Depuis un certain temps, Denis Emorine ne donne plus de titres à ses poèmes parce qu’un titre est restrictif. Il implique déjà une certaine interprétation. Le lecteur n’est plus libre de l’interpréter à son gré.On lui dit souvent que sa poésie est compliquée, déroutante. Denis Emorine a parfaitement conscience de la difficulté de ses poèmes où rien n’est vraiment donné à la première lecture. Le lecteur doit faire seul un travail de décryptage.La forme d’écriture qu’il préfère, c’est le théâtre qui va dans le sens d’une alliance entre l’écrit et l’oral, alliant le mot au geste. Denis Emorine le considère comme « une forme de musique mise en scène pour être entendu et vu » : « Le théâtre, c’est un peu pour moi, à la littérature, ce qui est l’opéra. »En écrivant une pièce de théâtre, il se met dans la peau des personnages comme s’il était un metteur en scène et en même temps, il écrit les didascalies. C’est le théâtre où il éprouve encore une fois un des dédoublements propres à l’écrivain. Il adore aller voir une de ses pièces de théâtre. Comme spectateur il a l’impression de voir l’écriture de quelqu’un d’autre : « C’est une espèce de dédoublement. »Voici la tentative de donner un portrait de cet homme de la littérature française, d’une grande ouverture d’esprit qui a encore beaucoup plus de facettes …Pour le mieux connaître, il faudrait lire ses ouvrages dont la lecture vaut absolument la peine.Si on est étonné des titres comme Ciseler l’absence (aphorismes et autres humeurs, 1996) ou Crépitements du masque (journal, pris dans : L’écriture ou la justification d’être, 2000), on sait bien qu’il s’agit d’un jeu de contradiction qu’il le définit bien.
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.Merci beaucoup, Denis Emorine, à plus !